C’est le schéma le plus vieux du monde, mais il continue de surprendre les romantiques de la politique. Au Sénégal, la rupture entre le Président Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko est consommée. Le limogeage de Sonko de la primature en mai, suivi du lancement officiel par le Président Faye de son propre parti politique, “Kiiraay” (Les Patriotes Républicains), valide une vérité froide : le pouvoir d’État ne se partage pas, il s’exerce.

Ceux qui crient à la trahison ou à la fatalité n’ont simplement aucune culture des rapports de force historiques. Démontrons par A + B pourquoi ce clash était mathématiquement inévitable, à la lumière de l’histoire universelle.

Ce qui se joue à Dakar s’est déjà produit sous toutes les latitudes. Le trône n’admet qu’un seul roi, et le “faiseur de roi” finit presque toujours par être broyé par la créature qu’il a installée.

En Angola, en 2017, le tout-puissant José Eduardo dos Santos choisit João Lourenço comme son dauphin, pensant maintenir son influence en sous-main et protéger son clan. Le résultat ? Dès son investiture, Lourenço a méthodiquement démantelé l’empire familial de son mentor, écarté ses proches des postes clés de la Sonangol et de l’armée, puis mené une purge anti-corruption féroce contre le clan Dos Santos. Le faiseur de roi est mort en exil.

En Équateur, en 2017, le leader socialiste Rafael Correa, ne pouvant se représenter, propulse son vice-président Lenín Moreno au pouvoir. Correa pensait dicter la ligne politique depuis l’Europe. Le résultat ? À peine installé, Moreno opère un virage à 180 degrés, s’allie avec l’opposition, critique la gestion économique de Correa et lance des poursuites judiciaires contre lui. Correa a été condamné par contumace et contraint à l’exil politique.

En Russie, en 1999, le clan Eltsine et les oligarques russes choisissent un directeur du FSB méconnu, Vladimir Poutine, pour sécuriser leurs arrières et succéder à un Eltsine affaibli. Le résultat ? Poutine s’empare de l’appareil d’État, met au pas ou embastille les oligarques qui pensaient le contrôler, et reconstruit l’architecture du pouvoir autour de sa propre vision.

La leçon est implacable : l’onction constitutionnelle du chef de l’État l’emporte toujours sur la légitimité militante du mentor.

Pourquoi l’axe “Diomaye-Sonko” a-t-il rompu ? Parce que le fonctionnement d’un État répond à des règles d’ingénierie institutionnelle et non à des pactes d’amitié nés dans une cellule de prison.

Sonko détient la légitimité historique et la base militante du PASTEF. Faye détient la légitimité légale, le décret de nomination et le contrôle constitutionnel des forces armées et du Trésor. Face à une dette publique étouffante, plus de 130 % du PIB, le Président Faye a choisi le pragmatisme en négociant avec le FMI, une ligne économique que Sonko a publiquement attaquée. Un exécutif ne peut pas piloter un navire dans la tempête avec deux capitaines qui tirent sur la barre dans deux directions opposées. Pour gouverner et préparer l’échéance présidentielle, Bassirou Diomaye Faye devait posséder son propre outil de conquête et de négociation. La création du parti “Kiiraay” est sa réponse structurelle pour s’affranchir de la tutelle du PASTEF.

Le divorce étant acté, la suite va se jouer sur l’échiquier des institutions et de la rue. À mon analyse, trois scénarios principaux se dessinent.

Le Scénario A, que j’estime le plus probable à court terme avec une probabilité de 45 %, est celui du blocage institutionnel et de la guerre des tranchées. Ousmane Sonko préside l’Assemblée nationale et le PASTEF y détient une écrasante majorité, 130 sièges sur 165. Dans ce schéma, le Parlement bloque systématiquement les projets de loi, le budget et les réformes du Président Faye. Le pays entre dans une paralysie législative totale, obligeant le Président à gouverner par ordonnances ou à provoquer de nouvelles élections législatives dès que les délais constitutionnels le permettront. C’est un scénario d’affrontement frontal qui pourrait durer des mois, voire des années, et qui paralyserait l’action gouvernementale.

Le Scénario B, que j’estime à 30 % de probabilité, est celui de la guerre d’usure et de la recomposition des alliances. Le Président Faye utilise l’appareil d’État, les nominations de hauts fonctionnaires et les budgets pour débaucher méthodiquement les cadres et les maires du PASTEF afin de garnir les rangs de son parti “Kiiraay”. En parallèle, il noue des alliances tactiques avec les anciennes forces de l’opposition pour isoler Sonko. C’est une guerre d’asphyxie financière et politique contre la base militante. Ce scénario est plus lent mais potentiellement plus destructeur pour le PASTEF, car il vise à saper ses fondations locales et à le vider de ses cadres opérationnels.

Le Scénario C, que j’estime à 15 % de probabilité, est celui de l’affrontement direct et de la judiciarisation. Le bras de fer bascule sur le terrain judiciaire ou sécuritaire. Si le contrôle des institutions devient hors de contrôle, le pouvoir exécutif peut utiliser des leviers d’audit, de contrôle financier ou des dossiers juridiques pour neutraliser la capacité d’action des leaders de la faction adverse. Ce scénario comporte le risque majeur d’une escalade qui pourrait déstabiliser l’ordre public et créer des tensions graves au sein des forces de défense et de sécurité. C’est le scénario le plus dangereux, mais aussi le moins probable car il pourrait compromettre la stabilité du pays.

Il reste également 10 % de probabilité pour d’autres scénarios, notamment une médiation interne ou une dissolution de l’Assemblée nationale par le Président, qui ouvrirait la voie à des élections anticipées et à un rééquilibrage des forces ou encore SONKO gagne encore la majorité avec son parti PASTEF

Ce qui se joue au Sénégal est une leçon universelle de physique du pouvoir. La politique n’est pas une affaire de sentiment ou de loyauté personnelle. C’est une science de l’architecture institutionnelle, des rapports de force et de la maîtrise des leviers de l’État. Ceux qui l’oublient finissent par être broyés par les mécanismes qu’ils ont eux-mêmes contribué à mettre en place.

Regardez attentivement ce qui se passe sur la toile ouest-africaine. Ce que vous voyez n’est pas une simple dispute politique sénégalaise. C’est une confrontation idéologique majeure qui s’est emparée des opinions publiques de toute la sous-région.

La rupture politique au Sénégal marquée par la séparation politique entre le Président Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko met en lumière deux visions de la gouvernance, du développement et de la souveraineté.

Dans cette publication je vais essayer de démontrer par A + B comment la jeunesse et les opinions publiques de notre sous-région se sont subdivisées en deux blocs doctrinaux distincts, et mesurons l’efficacité réelle de ces modèles à travers des données chiffrées strictes.

Pour comprendre pourquoi une grande partie de la communauté web du Mali, du Burkina Faso et du Niger fait bloc derrière Ousmane Sonko, il faut analyser la matrice de son positionnement économique et politique. Sonko incarne la ligne du souverainisme endogène et de la rupture avec les schémas traditionnels. Ce courant de pensée s’oppose aux programmes d’ajustement et aux conditionnalités des bailleurs de fonds internationaux comme le FMI. L’argument central est que le développement de l’Afrique passera par une déconnexion des rapports de dépendance financière vis-à-vis de l’Occident. En prônant une révision des accords bilatéraux et une autonomie monétaire et budgétaire, ce discours s’aligne sur le logiciel politique des transitions sahéliennes. Pour ces populations, ce modèle est perçu comme la seule voie efficace pour obtenir une souveraineté réelle et définitive.

Dans le camp opposé, vous observez un soutien notable envers l’approche du Président Bassirou Diomaye Faye, particulièrement au sein des opinions publiques de pays comme la Côte d’Ivoire ou le Bénin. Ce courant de pensée repose sur l’intégration économique globale et l’optimisation des relations bilatérales existantes avec la France, l’Europe ou les États-Unis. L’argument central est que la souveraineté se construit de l’intérieur, en utilisant les capitaux internationaux et les leviers macroéconomiques mondiaux pour financer le développement national. Pour les populations de ce bloc, la stabilité des institutions, le respect des signatures contractuelles avec les partenaires étrangers et la continuité des relations diplomatiques sont perçus comme des garanties de croissance économique et de sécurité. Ils privilégient la réforme graduelle plutôt que la rupture frontale.

Pour rester strictement neutre et éviter les jugements moraux, analysons les indicateurs macroéconomiques concrets issus des rapports de la Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO et de la Banque Africaine de Développement. Chaque modèle présente des victoires chiffrées et des vulnérabilités structurelles majeures. Mais il faut aussi regarder la durée de ces performances.

Les pays du bloc de la rupture, l’AES, affichent une résilience économique surprenante. En 2025, la zone AES a affiché une croissance combinée solide de 5,5 %. Le Niger a mené la marche avec 6.9 % de croissance, portée par le brut pétrolifère, le Burkina Faso a atteint 5,0 % grâce à la production d’or nationale, et le Mali s’est stabilisé à 4,9 %. Le lancement de leur propre banque d’investissement régionale dotée d’un capital initial de 895 millions de dollars démontre une capacité réelle à mobiliser des fonds endogènes. Mais cette croissance reste fortement exposée à l’inflation importée et au ralentissement des investissements directs étrangers hors secteur minier. De plus, la relocalisation forcée ou les conditions d’exploitation durcies imposées aux industries minières occidentales freinent la diversification technologique à long terme. Le plus important à retenir, c’est que ces pays n’ont adopté cette politique de rupture que récemment, depuis environ 2021-2023. Leurs résultats ne portent donc que sur une période de 2 à 4 ans, ce qui est encore trop court pour tirer des conclusions définitives.

À l’inverse, les économies fortement connectées aux marchés et bailleurs internationaux comme la Côte d’Ivoire ou le Bénin maintiennent des taux de croissance stables, souvent entre 6% et 7% pour la Côte d’Ivoire, et une inflation historiquement mieux maîtrisée grâce à la politique monétaire arrimée. L’accès direct aux marchés obligataires internationaux et aux financements concessionnels permet de déployer des infrastructures lourdes à forte exécution, routes, ports, énergie. Le revers de la médaille est un taux d’endettement public qui frôle ou dépasse les critères de convergence de l’UEMOA, parfois plus de 60 à 70% du PIB, rendant les budgets nationaux ultra-sensibles aux variations des taux d’intérêt mondiaux. Ce modèle, lui, est en place depuis des décennies, ce qui permet d’observer ses résultats sur le long terme. Pourtant, malgré ces décennies de mise en œuvre, l’injection de capitaux extérieurs peine souvent à réduire les inégalités de richesse au sein des populations locales. La croissance reste souvent non-inclusive.

Au milieu de cette polarisation, le Togo adopte une position d’équilibriste. Lomé refuse de choisir un camp de manière exclusive. Le pouvoir togolais préserve des relations économiques étroites avec les partenaires occidentaux, tout en maintenant des canaux diplomatiques ouverts et actifs avec les régimes militaires du Sahel. C’est une stratégie de neutralité qui vise à capitaliser sur la médiation pour préserver sa propre stabilité.

Le Sénégal est devenu le miroir de cette confrontation de doctrines. Trois scénarios se dessinent désormais pour l’Afrique de l’Ouest.

Le Scénario A, que j’estime à 45 % de probabilité, est celui de la rigidification des blocs régionaux. La fracture doctrinale s’accentue entre les pays de l’Hinterland, l’AES, et les pays côtiers engagés dans le commerce international classique. Le Sénégal se retrouve au centre de cette tension, ce qui pourrait freiner les initiatives d’intégration régionale au sein de la CEDEAO.

Le Scénario B, que j’estime à 35 % de probabilité, est celui de la démonstration par les résultats économiques. Chaque bloc va tenter de prouver la supériorité de sa méthode par les chiffres. Le bloc de la rupture cherchera à démontrer qu’on peut croître sans les bailleurs occidentaux, tandis que le bloc de l’intégration globale tentera de prouver que l’ouverture économique génère plus de richesse et de stabilité. Le marché et les indicateurs macroéconomiques à moyen terme seront les seuls juges.

Le Scénario C, que j’estime à 20 % de probabilité, est celui de la polarisation et de l’instabilité par la rue. Si le débat quitte le terrain de l’analyse économique pour basculer exclusivement dans l’émotion sur les réseaux sociaux, les tensions intercommunautaires et politiques risquent de se durcir dans la sous-région, compliquant les investissements et la libre circulation des biens.

Le débat ouest-africain actuel n’est pas une lutte entre le bien et le mal, mais un choix entre deux stratégies de développement fondamentalement différentes face au système mondial : la rupture des dépendances ou l’utilisation stratégique de l’intégration internationale. Chaque camp obéit à une logique interne cohérente qu’il faut comprendre pour anticiper les marchés. Les États n’ont pas d’amis, ils ont des stratégies. Qu’il s’agisse de coopérer avec Paris ou de s’allier avec de nouveaux partenaires, chaque gouvernement arbitre en fonction de sa propre survie politique et économique. Le temps dira quel modèle est le plus viable sur la durée.

Crédits textes et Photos: L’IMPACTEUR – Que le meilleur gagne.