« L’audit de PetroCaribe dessine une autre architecture de la corruption en Haïti »

Le 31 mai, la Cour des comptes a remis le deuxième volet d’un audit accablant sur la dilapidation du fond PetroCaribe, fruit d’un accord avec le Venezuela pour le développement du pays. Frédéric Thomas, politiste, explique dans une tribune au « Monde » que ce rapport révèle un processus de désinstitutionalisation qui plonge ses racines dans la politique de privatisation mise en œuvre depuis quatre décennies.

Publié le 12 juin 2019 à 15h40 – Mis à jour le 12 juin 2019 à 16h11

Tribune. L’image a fait le tour des réseaux sociaux, et alimenté les chaînes d’informations. Jeudi 30 mai, quatre sénateurs haïtiens ont saccagé la salle du Sénat alors que le pays s’enfonce dans la crise sociale, économique et politique. Le pays est sans gouvernement, la monnaie locale dégringole, les prix flambent, l’insécurité alimentaire touche un Haïtien sur deux, et la pauvreté 60 % de la population. Les violations des droits humains et la violence se développent et s’aggravent. En point d’orgue, le massacre (toujours impuni), le 13 novembre 2018, à La Saline, quartier populaire de Port-au-Prince, de 73 personnes.

Le lendemain de la bronca des quatre élus, la Cour des comptes remettait, à ce même Sénat, la deuxième partie d’un audit accablant sur la dilapidation de centaines de millions de dollars dans le cadre du fonds PetroCaribe, accord conclu avec le Venezuela, et mis en œuvre entre 2008 et 2016. L’image de larges chaises au velours rouge, d’un autre temps, retournées, cassées et rassemblées en vrac dans la cour du Parlement, donnait à voir, à l’échelle de la sphère politique, la débâcle de tout un pays.

Corruption et irresponsabilité

D’une catastrophe naturelle au chaos politique, Haïti fait à nouveau parler d’elle. Au risque de « folkloriser » la situation, et de passer à côté des véritables enjeux et responsabilités. Le chaos et la corruption sont-ils une fatalité en Haïti ? Fruit d’un atavisme ancien d’une classe politique népotique, voire d’un peuple irresponsable ? La scène du saccage, théâtre exotique de l’absurde, que l’on suit de loin, en spectateur navré ou cynique, en serait la confirmation. Et l’audit des fonds PetroCaribe la démonstration.

Les six millions de dollars pour la construction de l’hôpital Simbi continental ? Envolés. Le chantier est à l’arrêt depuis 2016. Les seize millions de dollars pour le mégaprojet touristique de l’Île-à-Vache, vitrine de la nouvelle Haïti du précédent président, Michel Martelly ? Gaspillés. L’herbe regagne le terrain perdu sur la piste de l’aéroport « international » qui n’a jamais vu un avion, et sur le « complexe » hôtelier, où jamais aucun touriste n’a mis un pied. Les quinze millions de dollars de Ti Manman Cheri, programme social ciblant les mères de famille ? Dilapidés et captés par quelques vingt milles bénéficiaires fictifs.

Monde.

Scandale PetroCaribe : en Haïti, la Cour des comptes étrille le pouvoir

La Cour supérieure des comptes d’Haïti déplore, dans un nouveau rapport publié lundi 17 août, la gestion frauduleuse et souvent illégale, par les divers ministères et administrations, de centaines de millions de dollars d’aide offerts par le Venezuela entre 2008 et 2016.

Projets engagés sans une évaluation des besoins ou même une estimation des coûts, violations répétées des normes de passation de marchés publics : sur plus de 1 000 pages, les juges n’épargnent aucune institution.

« Les projets d’investissement et les contrats liés au fonds PetroCaribe n’ont pas été gérés en respectant les principes d’efficience et d’économie », accuse la Cour des comptes.

Six gouvernements depuis 2008

Mis en place à l’initiative de l’ancien président vénézuélien Hugo Chavez, ce programme a permis à plusieurs pays d’Amérique latine et des Caraïbes de bénéficier de prêts du Venezuela dans le cadre d’un mécanisme de livraison de pétrole à conditions préférentielles.

Les six gouvernements haïtiens qui se sont succédé depuis 2008 ont lancé pour près de deux milliards de dollars de projets sans, le plus souvent, se soucier des principes de base de la gestion de fonds publics, accuse l’audit.

La Cour des comptes haïtienne dénonce aussi l’absence de coopération des institutions, ce qui a empêché son travail d’enquête. Par exemple, les juges n’ont pas pu retracer un seul contrat pour la construction d’un parc industriel et de 1 500 maisons en périphérie de Port-au-Prince : ce qui a été le plus ambitieux projet public d’aménagement urbain initié à la suite du séisme de 2010 s’est arrêté en 2014.

Plus de 46 millions de dollars ont pourtant été versés à une seule entreprise, Constructora ROFI S.A., qui appartient au sénateur dominicain Félix Bautista, sanctionné pour corruption par le Trésor américain en juin 2018.

Dans leur précédent rapport sur le fonds PetroCaribe, les juges avaient épinglé l’actuel président de la République Jovenel Moïse, accusé d’avoir été au cœur d’un « stratagème de détournement de fonds » avant sa prise de fonction.

Contre les recommandations de la Cour des comptes et malgré des manifestations populaires organisées depuis 2018, aucune poursuite n’a encore été menée la justice haïtienne contre les dizaines d’anciens ministres et haut dirigeants impliqués dans le scandale PetroCaribe.

 

 

Avec AFP