Le président turc reçu lundi par le Pape Recep Tayyip Erdogan et François doivent notamment discuter du statut de la ville de Jérusalem.

Que vient faire Recep Tayyip Erdogan au Vatican? Le président de la République turque sera reçu par le pape le lundi 5 février 2018 à 9h30. Si François s’est rendu en Turquie du 28 au 30 novembre 2014 (Paul VI, Jean-Paul II et Benoît XVI y étaient aussi allés), c’est la première fois qu’Erdogan vient visiter le Saint-Siège. Un rendez-vous qui s’insère toutefois dans une visite officielle en Italie.

Deux des prédécesseurs d’Erdogan seulement sont entrés dans les palais apostoliques: Adnan Menderes reçu par Pie XII et Cela Bayar qui vint saluer son ami Jean XXIII en 1959. Avant d’être élu pape, Mgr Roncalli avait en effet vécu (de 1935 à 1944) en Turquie comme nonce apostolique. Il avait sympathisé avec Bayar qu’il reçut très chaleureusement au Vatican.

 Un accueil aussi chaleureux n’est pas à prévoir pour Erdogan. Si la visite du pape actuel en Turquie en 2014 s’est relativement bien déroulée- il avait mis en garde ce pays contre la «déviance fondamentaliste» – elle ne s’est pas vraiment bien terminée.

 Le propos du pape François le 12 avril 2015 (reprenant ceux d’un document signé par Jean-Paul II en 2001) mais évoquant explicitement «le premier génocide du XX°siècle» qui a frappé «le peuple arménien», avait profondément fâché la Turquie pour qui les massacres des populations arméniennes de Turquie en 1915 et 1916 sont une affabulation.

Recep Erdogan avait ainsi qualifié «d’erreur» les propos du pape. Il lui avait conseillé de se référer aux «historiens» pour éviter «des délires». En guise de représailles, l’ambassadeur de Turquie près le Saint-Siège avait d’ailleurs été rappelé pendant près d’une année….

Ce qui n’avait pas empêché le pape François de reparler de «génocide» en juin 2016 en Arménie. Il avait lui-même prononcé publiquement ce mot alors qu’il ne figurait pas dans l’un de ses discours.

«Préserver le statut» de Jérusalem

Après de tels incidents, si Recep Erdogan tient donc à voir François, à Rome, c’est parce qu’il a un réel intérêt à le faire. Or cet intérêt est connu, il s’agit du statut de la ville de Jérusalem.

Tout remonte au mois de décembre 2017. Et tient en trois dates: la première est l’annonce, le 6 décembre, du président des États-Unis de vouloir transférer l’ambassade de ce pays de Tel Aviv à Jérusalem. La deuxième date est la convocation, le 13 décembre, par le président turc Erdogan – pour dénoncer cette décision – d’un sommet de l’Organisation de coopération islamique à Istanbul (Turquie).

La troisième date est le 29 décembre. Erdogan a cherché le soutien du Pape en lui téléphonant. Il l’a surtout publiquement fait savoir. Ce que le Vatican a dû confirmer en précisant que les deux hommes avaient parlé de Jérusalem.

De fait les deux hommes s’étaient alors accordés sur l’importance de «préserver le statut» de Jérusalem. Le Saint-Siège préconise pour la vieille ville, un «statut spécial, internationalement garanti» permettant l’accès libre aux fidèles chrétiens, juifs et musulmans.

Il faut donc s’attendre dans la journée de lundi à un communiqué qui insistera sur cette position commune sur l’essentiel et qui s’opposera, de fait, à la visée américaine et à celle d’Israël.

Autoritarisme en Turquie

Dans une interview accordée dimanche 4 février au quotidien italien La Stampa, le président Erdogan a effectivement confirmé que l’objet de cette rencontre était «le statut de Jérusalem». Il a précisé: «Je veux remercier le Pape de notre conversation téléphonique sur Jérusalem» qui est intervenue après «la déclaration de Trump contraire la loi internationale» car «le pape François n’a pas perdu de temps et a diffusé dans tout le monde chrétien un message juste».

Il a conclu: «Il est fondamental que le Pape et les différentes communautés chrétiennes à Jérusalem envoient des messages en ce sens».

Mais si le Saint-Siège et la Turquie convergent sur Jérusalem, ils ne s’accordent pas du tout sur la Syrie même si le Pape a salué le 8 janvier l’effort turc, mais aussi libanais et jordanien, pour accueillir des réfugiés syriens.

Le Vatican voit d’un très mauvais œil la stratégie d’Ankara qui renforce actuellement sa présence militaire dans ce pays. Et tout particulièrement face aux Kurdes syriens, accusés de soutenir les séparatistes kurdes de Turquie. Dimanche, sur la place Saint-Pierre, cinq militants kurdes – protestants contre la visite d’Erdogan – au moment de l’angélus du pape, ont été aussitôt arrêtés par la police italienne.

L’Église catholique s’inquiète également de la montée de l’autoritarisme en Turquie depuis le coup d’État manqué de juillet 2016, avec depuis, une importante purge conjuguée à un renforcement de la place de l’islam dans la société et dans le discours des dirigeants.

De fait, dans l’interview accordée à La Stampa, le président Erdogan affirme à propos de sa foi musulmane: «Être religieux, la foi, est tout pour moi. Ce n’est pas quelque chose que je peux minorer. Tout ce que ma religion m’ordonne et pour moi une priorité».

Salah Abdeslam, petit délinquant devenu ennemi public numéro

Une histoire qui risque de devenir tristement banale. Celle du petit délinquant que rien ne semblait prédestiner au terrorisme et qui pourtant tombe dans la radicalisation. Merah, Coulibaly, les frères Kouachi… Cette histoire est également celle de Salah Abdeslam, l’enfant perdu de Molenbeek devenu l’ennemi public numéro 1 en Europe.

Salah Abdeslam naît le 15 septembre 1989 à Bruxelles d’un père qui a gardé sa nationalité française à la suite de l’indépendance de l’Algérie, conducteur de tram dans la capitale belge, et d’une mère Marocaine naturalisée française. Il est le quatrième d’une fratrie de cinq enfants – trois garçons et deux filles.

Comme beaucoup de jeunes de son quartier, il se rend l’été au Maroc. Sa famille réside du côté de Bouyafar, petite ville près de l’enclave espagnole de Melilla. Le reste de l’année, il le passe à Molenbeek, banlieue populaire de Bruxelles. Personne ne voit grandir en lui un futur terroriste. Jeune, Salah Abdeslam semble être l’antithèse des barbus rigoristes qui hanteront son futur. Son truc, c’est plutôt les sorties en boîte, l’alcool, les joints, les filles et la Ligue des Champions. L’école n’est pas vraiment pour lui, la rue beaucoup plus. Il devient un petit caïd de quartier. Un quotidien tumultueux, pourtant si ordinaire.

Le basculement dans la délinquance

Malgré son tempérament fougueux, Salah Abdeslam semble jeter les bases d’une certaine stabilité. Il décroche un emploi à la Stib, la Société des transports intercommunaux de Bruxelles. Comme son père. Lui sera mécanicien, pas conducteur. Les souvenirs de ses anciens collègues sont plutôt positifs. Et il y a cette femme, de deux ans sa cadette, qu’il promet d’épouser. Le jeune homme se montre prévenant. «Un rien me mettait hors de moi, jusqu’à ce que je fasse connaissance avec Salah, confiait-elle il y a deux ans au magazine belge Knak. Ses paroles avaient le don de m’apaiser.» Cette promesse d’un quotidien calme et rangé ne se concrétisera jamais.

Devant les enquêteurs belges, la fiancée décrit Salah Abdeslam comme quelqu’un «d’agréable et attentionné», doté d’une face plus sombre, celle d’un fêtard avec de «mauvaises fréquentations». Parmi elle, Abdelhamid Abaaoud, autre enfant du quartier, adepte des soirées arrosées et de menus larcins. Ensemble, les deux font «les 400 coups». En décembre 2010, en compagnie de deux complices, ils sont arrêtés pour un vol avec effraction. Ils effectuent un mois de détention préventive et sont condamnés à un an de prison avec sursis. Salah Abdeslam perd alors son emploi à la Stib qui justifie ce licenciement en raison de ses absences répétées. Sa fiancée doit prendre ses distances, même si la relation n’est pas rompue.

En 2016, l’avocat belge d’Abdeslam, Me Sven Mary, tentera de dépeindre le jeune homme de l’époque, selon lui influencé depuis longtemps par Abaaoud. La stratégie de Me Mary est alors de tenter de montrer que son client ne peut être l’organisateur du 13-Novembre. Il réfléchit à une formule choc, préparée en accord avec l’intéressé, afin de frapper les esprits. C’est ainsi qu’il dira à Libération, qu’Abdeslam est «un petit con de Molenbeek, issu de la petite criminalité, plutôt un suiveur qu’un meneur. Il a l’intelligence d’un cendrier vide, il est d’une abyssale vacuité.» Il est plus aisé de se défausser sur un mort que de charger des vivants.

Les Barmen

Après la prison, on retrouve la trace de Salah Abdeslam en 2013, toujours à Molenbeek. Il ouvre un bar en compagnie de son frère, Brahim. Situé dans la rue des Béguines, il en prend le nom. S’ils aiment la bière, les tenanciers s’intéressent également à un tout autre produit, illégal, celui-ci. Les voisins notent que le balai des belles voitures et les effluves sortant de l’établissement leur laissent penser que le lieu est utilisé par les dealers du coin. Une activité tellement gênante que le bourgmestre (le maire, en Belgique) fera fermer le bar, une dizaine de jours seulement avant les attentats du 13-Novembre.

Les penchants radicaux des deux frères semblent aller de pair avec leurs activités délinquantes. En janvier 2015, Brahim Abdeslam part en Turquie. Lorsqu’il rentre, il est arrêté pour trafic de drogue. Salah Abdeslam est alors interrogé sur ses liens avec Abelhamid Abaaoud. Son copain d’enfance est parti faire le djihad en Syrie. En mars 2014, une vidéo l’a montré tout sourire au volant d’une voiture, en train de traîner plusieurs cadavres. Aux policiers qui l’interrogent, Abdeslam déclare que c’est un «chouette gars». Les autorités placent le petit voyou sur une liste de 800 personnes susceptibles d’entretenir des liens avec les djihadistes partis au Moyen-Orient, comme 84 autres personnes à Molenbeek. Un fichage qui n’entravera en rien la préparation de ses futures activités criminelles.

Le chauffeur des djihadistes

Car Salah Abdeslam va beaucoup voyager. Entre août et novembre 2015, le jeune homme ira en Italie, en Grèce, en Hongrie, en Autriche, aux Pays-Bas, en Allemagne… Un jour au volant d’une Mercedes, un autre d’une Audi, il devient le chauffeur des djhadistes en Europe: les assaillants du Bataclan, les kamikazes du Stade de France ou de l’aéroport de Bruxelles… Parallèlement, il utilise ses déplacements à droite et à gauche pour acquérir les divers éléments entrant dans la composition de l’arsenal explosif des terroristes.

À quelques jours du 13-Novembre, le voilà en train de louer la Clio et la Polo noires qui serviront lors des attentats. Il dîne une dernière fois avec sa fiancée. Cette dernière s’inquiète pour leur relation. Au lieu de la rassurer, comme il le fait d’habitude, il s’effondre en larmes. La jeune femme pense qu’il s’est décidé à partir en Syrie, ayant déjà évoqué le projet devant elle. En réalité, il lui dit secrètement adieu. Comme au reste de sa famille, Salah Abdeslam prétexte sa future absence par un séjour au ski avec son frère Brahim. Il s’en va. Le 12 novembre, il loue «l’appartement conspiratif» à Alfortville, près de Paris, où se cacheront les terroristes.

 Une attitude qui pose question

Ce funeste soir, Abdeslam reprend son rôle de chauffeur, dépose les kamikazes du Stade de France. Puis, muni d’un gilet explosif, il s’engouffre dans l’une des lignes de métro les plus fréquentée de la capitale qu’il traverse presque de part en part. Arrivé au sud de Paris, il abandonne son gilet. Devait-il mener l’attaque du XVIIIe arrondissement, revendiquée par Daech, mais qui n’a pas eu lieu?

Aux enquêteurs belges, il déclarera avoir renoncé à mourir au dernier moment. Une déclaration sujette à caution. Dans un ordinateur retrouvé à Bruxelles, on trouvera une lettre où il confesse avoir voulu être parmi les «martyrs» mais que «Allah en a décidé autrement […] car il y avait un défaut dans [sa] ceinture». Un élément confirmé par France Inter. Selon la radio, des expertises réalisées sur le gilet retrouvé ont montré que deux défauts techniques l’auraient rendu inutilisable. Défauts de fabrication ou sabotage volontaire? Personne, si ce n’est le terroriste lui-même, n’est pour le moment capable de répondre.

Une fois sorti du métro, Abdeslam se réfugie à Montrouge. Il implore alors l’aide d’un cousin, par téléphone. Trop dangereux de sortir à cause des attentats, lui rétorque ce dernier. Ce seront finalement deux connaissances de Molenbeek qui viendront l’exfiltrer au petit matin. Salah Abdeslam, prostré sur la banquette arrière de la voiture, est alors dans un état second. Par trois fois la police contrôlera le trio sur la route. Sans les arrêter. Leurs profils ne sont pas encore signalés. Arrivé en banlieue de Bruxelles, Abdelsam tente de modifier sa coiffure, rase un trait dans un sourcil. Il a signé son crime en réglant la location des voitures et de l’appartement avec sa carte bleue. Il se sait traqué. Commence alors la cavale.

La cavale

En tout, Salah Abdeslam changera au moins quatre fois de planque, toujours dans l’agglomération bruxelloise. Les conditions sont précaires mais, pendant 4 mois, il parvient à berner les enquêteurs. Jusqu’au 15 mars 2016, où une perquisition, qui devait être sans histoire, se termine en fusillade. Plusieurs policiers sont blessés, un terroriste est tué. Abdeslam fuit in extremis, mais seulement pour se faire attraper trois jours plus tard. À Molenbeek. Là où tout a commencé.

Interrogé une première fois par les enquêteurs belges, il tente de se dédouaner, ne fournit que de brèves réponses. Certaines sont incohérentes. D’autres sont de flagrants mensonges. Ami d’Abaaoud, il affirme ne l’avoir rencontré qu’une fois, quelques jours avant les attentats. L’audition ne dure que deux heures. Elle n’est pas très fouillée.

À la suite des attentats de Bruxelles, Abdeslam se mure dans un silence dont il ne sortira pas. Transféré en France, l’unique survivant des commandos terroristes de Paris devient le détenu le plus surveillé du pays. À l’isolement total, il est filmé 24 heures sur 24. À l’automne, ses avocats français et belge, Mes Berton et Mary, renoncent, estimant impossible de défendre un homme qui ne souhaite plus parler. Pour son procès belge, Salah Abdeslam a finalement décidé de rappeler Me Sven Mary qui a, en retour, accepté de réassurer sa défense. Un signe que l’ennemi public numéro 1 est prêt à sortir de son mutisme et à collaborer avec la justice? C’est l’une des réponses attendues à son procès bruxellois qui s’ouvre ce lundi 5 février.

 

 

 

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