Prix Nobel de littérature 2016: Favoris, tendances et spéculations sur l’Afrique

Le très attendu prix Nobel de littérature 2016 sera attribué le jeudi 13 octobre. Parmi les lauréats potentiels, un Kényan, un Japonais, un Syrien, un Américain et un dramaturge norvégien.
Depuis la création de ce prix en 1901, les principales langues à avoir été récompensées sont l’anglais, le français, l’allemand, l’espagnol et le suédois avec 26, 14, 13, 11 et 7 lauréats respectivement pour chacun de ces idiomes.
Le prix compte aussi ses grands oubliés dont les principaux ont pour noms Henry James, Marcel Proust, James Joyce, Virginia Woolf et José Luis Borges.

C’est avec un peu de retard sur son calendrier habituel que le nom du lauréat du prix Nobel de littérature sera proclamé cette année. Traditionnellement, l’identité du lauréat est dévoilée le premier jeudi du mois d’octobre, mais cette année c’est après les prix demédecine, physique et chimie, paix et économie, qui ont été tous déjà décernés, qu’interviendra le tour de la littérature, prévu pour le jeudi 13 octobre.

Ce retard n’est pas dû aux « désaccords entre académiciens » sur le choix du récipiendaire, a précisé le porte-parole du jury de Stockholm Pär Wästberg.

Toujours est-il que ce délai supplémentaire a relancé les spéculations sur la Toile comme dans la presse qui s’affolent pour mettre un nom sur l’heureux successeur de la Bélarusse Svetlana Alexievitch, lauréate 2015. Les pronostics demeurent hasardeux, étant donné que les délibérations de l’Académie suédoise sont secrètes. La sélection des lauréats potentiels n’est rendue publique que 50 ans après l’attribution du prix.

Cela n’empêche pas les sites de paris en ligne de spéculer. Chose étonnante, ils ont souvent vu juste. Sept fois sur dix au cours de la dernière décennie, pour le site anglais Ladbrokes. En 2015, ce site avait parié 2 contre 1 sur les chances de Svetlana Alexievitch, qui a finalement remporté la récompense prestigieuse, dotée d’un montant équivalent de huit millions de couronnes suédoises.

Selon les mises sur Ladbrokes cette année, le Kenyan Ngugi wa Thiong’o, le Japonais Haruki Murakami, le Franco-Syrien Adonis, l’Américain Philip Roth et le Norvégien Jon Fosse seraient les principaux favoris de l’édition 2016.

Or, le pari n’a jamais été une science exacte. Pour preuve, la Bélarusse avait succédé à Patrick Modiano, lauréat qui n’avait été prévu par aucun site de pronostics. Même les 18 membres du jury de l’Académie suédoise ne connaissent pas exactement l’identité du lauréat qui sortira du chapeau. Pour préserver le mystère, le vote formel départageant les derniers auteurs retenus n’intervient qu’au cours de l’ultime réunion qui se tient quelques heures avant l’annonce officielle. Difficile dans ces conditions de connaître à l’avance le nom de l’impétrant potentiel.

2016 ne déroge pas à la règle. Personne n’est capable au jour d’aujourd’hui de brosser avec plus ou moins d’exactitude le profil du parfait candidat pour le prix Nobel de littérature de cette année. On peut au mieux établir une liste des possibles où aux cinq noms sur lesquels misent les parieurs de Ladbrokes et autres sites de paris en ligne, s’ajoutent des noms d’autres « nobélisables » circulant dans la presse ou sur la toile : les Américains Don DeLillo, Philippe Roth et Joyce Carol Oates, les Israéliens Amos Oz, le Britannique Salman Rushdie, l’Albanais Ismail Kadaré, le Français Milan Kundera, le Somalien Nuruddin Farah, l’Egyptienne Nawal el Saadawi, le Sud-Africain Breyten Breytenbach…

L’absence américaine

Si les noms des auteurs américains reviennent régulièrement dans les spéculations, c’est parce que depuis très longtemps aucun Américain n’a été couronné par l’Académie Nobel. Le dernier prix Nobel de littérature américain remonte à 1993 lorsque l’Africaine-Américaine Toni Morrison remporta le prix pour sa « puissance visionnaire » qui « restitue un aspect essentiel de la réalité américaine », selon le communiqué officiel du jury Nobel.

L’auteur de Beloved s’inscrit dans la longue liste d’auteurs américains qui ont remporté le prix depuis sa création en 1901. Ils sont au nombre de 12 et les plus connus s’appellent T.S. Eliot, Ernest Hemingway ou William Faulkner. Il suffit de jeter un coup d’oeil sur le grand nombre de romans américains traduits chaque année en France pour constater que depuis 1993 les Etats-Unis n’ont pas cessé de produire des œuvres littéraires de qualité. Pourquoi alors depuis vingt-trois ans aucun auteur américain n’a été couronné par le jury de Stockholm ?

S’expliquant sur cette absence américaine, le secrétaire perpétuel de l’Académie Nobel Horace Engdahl affirmait en 2008, que « le monde littéraire américain est isolé et insulaire. Les Américains ne traduisent pas assez et ne participent pas vraiment au dialogue des littératures en cours ». Ces reproches, qui ont suscité colère et déception outre-Atlantique, ne sont pas totalement infondées.

Les écrivains américains eux-mêmes se sont élevés contre le peu de cas fait par leur institution littéraire aux littératures en langues étrangères. Sur les 50 000 ouvrages de fiction publiés chaque année aux Etats-Unis, seulement 3% concernent des œuvres traduites. La proportion est de 27% en France, 28% en Espagne et 40% en Turquie.

Ce manque d’échanges, de débats, de mises en perspective que favorisent les grandes traductions est-il en train d’appauvrir l’imaginaire littéraire aux Etats-Unis ? C’est une question difficile, d’autant que les romanciers contemporains comme Philip Roth, Thomas Pynchon ou des poètes et des hommes de théâtre de l’envergure d’un John Ashberry ou d’un Sam Shepard ou David Mamet (pour n’en citer que ceux-là) continuent d’influencer la pensée littéraire dans le monde. Refuser de reconnaître le dynamisme des lettres américaines, caractérisées par leur diversité et le mordant de leur critique sociale et politique, est susceptible d’entamer le prestige du Nobel en tant que distinction mondiale.

Les successeurs de Horace Engdahl le reconnaissent volontiers, mais pour autant s’empresseront-ils de couronner dès 2016 un auteur américain ? Cela dépendra bien entendu des critères linguistiques, géopolitiques retenus par les jurés pour l’année en cours.

Oubli de l’Afrique

Ce qui pourrait aussi entamer le prestige du prix Nobel, c’est son oubli de l’Afrique. Le Nigérian Wole Soyinka est le seul auteur de l’Afrique noire à s’être vu attribuer la prestigieuse récompense, en 1986. Le jury d’Oslo a également distingué l’Egyptien Naguib Mahfouz (1988) ainsi que deux Sud-Africains Nadine Gordimer (1991) et John Coetzee (2003). Quatre écrivains pour tout un continent, c’est bien peu.

Comment en effet ne pas s’étonner que les « scouts » (repéreurs) qui parcourent les cinq continents à la recherche de talents littéraires à couronner, aient raté des auteurs africains majeurs tels que Léopold Sédar Senghor, Chinua Achebe, Kateb Yacine, André Brink, Assia Djebar, Ahmadou Kourouma, pour n’en citer que ceux-là. Aujourd’hui disparus, ces romanciers et poètes ont produit des œuvres de dimension internationale qui ont marqué l’imaginaire de leurs lecteurs chez eux et dans le monde. Elles ont aussi fait bouger les lignes politiques et sociales, comme l’ont fait par exemple le Sénégalais Senghor et ses compères grâce au mouvement de la négritude. C’est aussi ce qu’a fait Chinua Achebe. Créateur d’une œuvre romanesque majeure qui lui valut le titre de « père du roman africain moderne », le Nigérian fut l’un des écrivains africains le plus influent de son temps.

Le nom de Chinua Achebe tout comme celui du chantre de la négritude Senghor ont été souvent cités comme « nobélisables » du vivant de ces auteurs. Depuis la disparition de ces grands noms des lettres africaines, d’autres noms sont évoqués régulièrement par la presse, à l’approche de l’automne lorsque les identités des lauréats du Nobel sont dévoilées. C’est le cas du Kényan Ngugi wa Thiong’o qui est bien placé cette année sur le site des bookmakers de Londres.

Il y a du Emile Zola et du Victor Hugo dans l’œuvre prolifique de ce romancier de 78 ans, qui raconte avec un sens consommé du tragique social les heurs et malheurs du petit peuple de son pays confronté aux puissances de l’argent et de l’exploitation impérialiste. Le nom du Somalien Nuruddin Farah circule aussi sur la Toile en tant que lauréat possible, tout comme celui de l’essayiste et auteure de théâtre égyptienne Nawal el Saadawi. Mais avec des paris de 4 contre 1, c’est le Kényan Ngugi wa Thiong’o qui jouit cette année d’une des meilleures cotes chez les bookmakers.

Pour les passionnés des lettres africaines, l’attente jusqu’au 13 octobre risque d’être pour le moins fébrile. Les paris sont ouverts.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *